STOP
Arrêtez-vous.
Que faisons nous la ?
Autrefois, j’abordais chaque segments composant ma vie comme une succession de moments d’intérêts et de moments rendant les premiers possibles. Dans la seconde catégories se trouve le travail, le sommeil mais aussi les déplacements. Dans une logique productive en effet, se déplacer est une sacrée perte de temps. La journée de travail s’allonge donc de deux fois le temps nous séparant de notre lit à notre bureau et la période de vacance se réduit de deux fois le temps que nous mettons à nous rendre jusqu’à la destination que nous avons choisie. La vie devient ainsi rythmée au trajet, si l’on pouvait on se téléporterait de notre garage jusqu’au parking de la plage et on serait heureux. L’espace devient un ennemi, une contrainte et notre vie un programme ou la seule folie sera le restaurant en bord de plage que nous choisirons pour manger notre riz fris dans un ananas ou notre poissons à l’oseille, selon les ambitions géographiques. Telle était ma logique, je prenais ma voiture ou mon vélo et je fonçais jusqu’à l’adresse que j’avais rentrée au préalable sur mon GPS afin d’éviter radars et bouchons et être le plus vite possible à destination. Ce jusqu’à ce jour ou j’ai pour la première fois remis mon destin à autrui et ait usé de mon pouce et mon sourire pour me déplacer plutôt que de mon permis et ma voiture.
Cela ne faisais aucun sens pour ma famille qui a passé une après midi entière de repas de famille à essayer de me faire changer d’avis. Ils me disaient que ça ne faisait aucun sens, qu’ils étaient prêt à me payer le trajet sur Blablacar si c’était une question d’argent. En effet, pourquoi faire cela si ce n’est une question d’argent ? Le trajet devient plus long, incertain et tellement plus dangereux à leur yeux ou je voyait presque miroiter les faits divers colportés par les chaînes d’info en continue. Seulement mon choix était fait et je me suis retrouvé ce dimanche pluvieux à 15 heures sur le bord de la route séparent Clermont-Ferrand de Montpellier.
A vrai dire j’avais peur. Mon père avait pris soin de me rappeler à quel point c’était sot de m’adonner à telle pratique ce jour ou les camions ne roulaient pas. De plus, l’inclinaison à me cueillir de toutes bonne âme serait limitée par la peur d’avoir un peu d’eau sur leurs sièges à cause du climat pluvieux. Je me voyais déjà arriver le lendemain matin au terme d’une nuit remplie de froid et de terreur parce que demander de l’aide à mon père aurait été signe d’abandon de ce geste de confiance en l’autre qui me semblait si juste.
Fort heureusement, je n’en ai pas eu le besoin car les trois âmes charitables qui ont composé mon trajet se sont montrées de telle sorte que, en à peine plus de temps qu’il m’en aurait fallu pour arriver par mes propres moyens, je posais pied sur le sol montpelliérain.
Seulement, le temps comptait bien peu pour moi à cet instant ou, marchant tranquillement sur un inconnu trottoir, je ne pouvais cacher mon exultation. Je venais à la fois de rencontrer trois personnes exceptionnelle dans ce monde plein de peur de l’autre qui était alors le mien. Ces gens qui acceptaient de prendre un jeune potentiellement dangereux en oubliant toute logique pécuniaire ou temporelle. Seule une conversation et le savoir qu’ils avaient fait quelques chose de bien à travers mes remerciements les plus sincères leur suffisait.
Cependant ce qui m’a sans doute le plus marqué des suites de cette expérience, c’est ce moment ou je me suis retrouvé sur une aire d’autoroute, l’aire de Séverac le Chateau. Cette bourgade qui n’était pour moi qu’un nom sur des panneaux, le signe qu’il me restait encore une bonne heure et demi de route, prenait tout son sens quand, pour la première fois j’en voyais le château bien réel, de pierre plutôt que d’Achemine (police d’écriture des panneaux français). Je me retrouvais la par un coup du sort sans savoir comment ou quand je m’en irais. Je n’avais pas d’échappatoire tangible si ce n’est ma foi en l’autre qui était alors plus grande que jamais. Alors j’ai pris le temps de déguster mon petit sandwich que je m’étais constitué avant mon départ assis entre deux retraités saoulés, comme le sont ceux qui, rentrant de vacances, sont contraints par leur vessie d’agrandir un peu le temps les séparant de leur foyer. (Théorie échafaudée sur leur mine patibulaire). A cet instant la j’appartenais pleinement à cette aire, j’étais la ou les gens ne font que passer. Je respirais un air nouveau empli de quiétude étranger au stress et à la prostration ambiant. Ce trajet prenait une couleur nouvelle et je l’aimais. Cette bulle pris fin quand, au terme de quelques minutes passées à user de mon honnête sourire, un père rejoignant son fils a décidé de me prendre et de clore cette parenthèse magique que j’ai passé sur cette aire que je ne verrai plus jamais de la même manière.
Derrière la logique productive, derrière la peur et la méfiance se cachait tout ce monde que j’ignorais. Je rencontrais successivement des personnalités que jamais je n’aurais croisé autrement. Une chanteuse de bal retraité, un prof de prépa scientologue, un archéologue médiéviste, deux allemands partant en Espagne, autant de personnes qui ont accepté de faire un bout de chemin avec moi, et qui ont à présent le visage de l’idée que je me fais de l’humanité. Ces gens la je n’aurais sans doutes jamais l’occasion de leur rendre ce qu’ils m’ont donné mais ils sont le moteur de mes nouvelles ambitions, et, si souvent l’on se demande qui se souviendra de nous une fois notre mort passée, et bien chacune de mes actions tournées vers l’autre porte la trace de ces individus qui ont été bons pour moi.
Je crois que c’est ça la seule mémoire importante.
