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Religion du progrès

Les chinois seraient plus développés que les Européens parce qu’ils vivent dans des immeubles aux multiples étages et munis d’iPhones dernier cri. C’est à peu près ce sur quoi s’accordent la majeure partie des asiatiques, qu’ils soient du Pakistan, du Yemen ou d’Indonésie, avec lesquels j’ai pu échanger dernièrement. Étonné, j’ai rétorqué que ces derniers n’avaient jamais l’occasion de sortir tant leur travail leur coûtait tant en temps qu’en énergie et que, de toute façon, chaque sortie se ferait sous le regard avisé du gouvernement, me basant sur le témoignage d’un camarade de classe. Voilà qui n’était pas un problème selon mes amis qui voyaient cela comme une garantie de leur sécurité et surtout un confort global.

Si l’exemple que je viens de dépeindre paraît extrême, il me faut avouer que nous européens y sommes aussi grandement sujet. Aujourd’hui ou chaque paiement se fait par carte, chaque itinéraire se trouve via maps et chaque information est le fruit d’une recherche Google, et ainsi de suite, nous vendons nous même notre liberté potentielle contre une petite miette de confort. Mais qui donc est le responsable de ce détournement, de cette instrumentalisation de la faiblesse humaine face à l’effort?

L’industrie agroalimentaire, cette grande machine mettant la chimie et les machines au service de l’alimentation humaine, voila à quoi nous allons nous intéresser. Parce que nous sommes certe dépendant de maps pour nous diriger ou des IA pour réfléchir, mais quelle plus grande dépendance que celle de l’alimentation ?

Ainsi se battent différents acteurs pour que nous faisions de leurs produits notre source quotidienne de calorie. Leurs armes ? La qualité, la communication mais surtout le caractère addictif. Tout y passe, le goût bien sûr, l’odeur ou le bruit. La seule nécessité c’est que l’on puisse prendre le produit final comme quelque chose de mangeable et que le consommateur ne finisse pas avec une vilaine colique. La fenêtre est donc immense. Ainsi les grands acteurs s’évertuent chaque jour à créer des molécules nouvelles afin de donner à leur dernier produit ce petit truc que les autres n’ont pas. Dangereuse ? Sans doutes, alors l’entreprise entame des recherches afin de s’en assurer mais ne publiera jamais les résultats, le seul objectif de ces dernières étant de ne pas se retrouver démuni quand les instances publiques au prix de longues recherches sous financées se rendront compte que la molécule est en effet dangereuse. Seulement un système si bien huilé doit bien reposer sur foule d’acteurs pour pouvoir se maintenir de la sorte.

Ce que je viens de vous décrire est à mes yeux les deux faces d’une même pièce que je nommerais la religion du progrès.

Qui donc lors de son parcours scolaire se sent parfaitement libre de sa voie. Il y a d’une part le choix de la science qui est la preuve d’une réussite scolaire et d’une intelligence avérée en plus d’être la garantie d’un salaire élevé. D’autre part, se vouer à une carrière tournée vers des métiers plus manuels ou dans les humanités, c’est s’ouvrir au mépris des classes « supérieures » et risquer de rater sa vie en étant enfermé dans un métier ancré territorialement. Cela nos parents le comprennent bien, et a condition d’avoir des notes pas trop mauvaises ces derniers pousseront leurs progénitures encore influençables à se vouer à la voie dorée voire la voie royale si ce dernier à le niveau de faire une classe préparatoire aux grandes écoles.

Ainsi se forment des générations entières de jeunes faisant de la science parce qu’ils le peuvent et surtout parce que le système le veut ainsi. Il a besoin de ces individus à la formation scientifique pour pouvoir inventer toujours plus de logiciel et aliments addictifs et confortables afin de produire de la valorisation avec laquelle il nourrissent le premier maillon de la chaîne.

Quand la Boétie disait qu’il suffisait de désobéir pour faire tomber un despote, il suffit de ne pas être l’employé ou le client d’une multinationale pour que celle-ci s’effondre.

Or de nos jours, il est bien difficile pour un individu d’être au fait de toutes les pratiques de ces firmes qui appartiennent à notre quotidien alors que la majorité reste cachée derrière les rouages de ces immenses machines qui, tous, nous gouvernent.

Tout cela est en fait rendu possible parce que nos grands ingénieurs ont grandis et se sont développés dans l’idée que leurs souffrances seraient soldées d’un salaire qui leur permette la liberté et le pouvoir. Le rêve est alors une grande entreprise aux perspectives de promotions infinies et à la promesse pécuniaire alléchante.

S’oublie alors l’homme au profit du rouage. Persuadé de faire le bien parce que la machine est si grande que malgré quelques scandales ou dysfonctionnements, notre intégrité ou position ne se voit jamais remise en question. On s’enorgueille alors du dur labeur que nous avons accompli pour se hisser ici en cette position si enviable croyant que ce dernier était nécessaire pour parvenir à nos fins. Mais qu’est ce que le labeur s’il n’est pas pour atteindre l’accomplissement personnel ? L’on travaille en fait à grands efforts à se trahir et à s’oublier plutôt qu’à faire le juste. On construit une grande machine qui nous éloigne le plus possible de ceux qu’on fait souffrir, ceux qui travaillent dans les usines, ceux qui dépensent le peu de leur argent dans des produits toxiques. A l’heure où le président de Mc Donald’s fait la grimace en testant un de ses burgers, la religion du progrès est plus vivante que jamais.

En effet, de l’autre côté tous se réjouissent de cette science de la surveillance ou de l’asservissement et y voient une liberté acquise. On voit dans l’univers iPhone la praticité mais jamais l’emprise associée. On voit dans les produits tout prêts la possibilité de ne pas avoir à cuisiner mais jamais les dizaines de personnes qui le font à longueur de journée pour nous l’éviter.

Le progrès est toujours vu comme une raison suffisante à toutes ces choses. Or, son atteinte nécessite toujours de plus grandes structures dont la tête est de plus en plus riche et l’on s’en étonne ?

L’empathie se perd dans des structures trop grandes et dans des plaisirs artificiels qui éloignent l’homme de son prochain et l’humanité du paradis.

Soyons donc les artisans de la compréhension, fréquentons les cafés, les marchés, les petits concerts et les bancs publics. Sourions aux sans-abris à défaut de leur donner une pièce si nous n’en avons pas assez. Prenons les auto stoppeurs, prêtons nos objets, partageons notre nourriture, donnons des livres, parlons ouvertement, aimons. Aimons parce que c’est tout ce que nous pouvons faire, aimons sans retour dans ce grand mouvement qui nous relie tous et qui n’a aucun sens pour le capital. Voilà donc la seule manière de détruire la machine, ne plus y appartenir. Faire de tout acte de bonté simple une chose logique, même si cela se solde par une perte de temps et de quelque argent. Remettre l’empathie au centre de nos pensées plutôt que cette volonté de se protéger à tout prix et nous serons heureux.

Cet article est sous licence CC BY 4.0 par l'auteur.