Post

Plaidoyer pour les dessins animés

Plaidoyer pour la reconnaissance des dessins animés


Combien de fois ai-je entendu que les dessins animés c’était pour les enfants ? Ou combien de fois me suis-je heurtée à l’amère déception que certains de mes amis ne découvriraient jamais mes œuvres préférées parce que “c’est pas leur délire ?” Le constat que les dessins animés sont encore trop peu pris au sérieux à mon goût ouvre plusieurs questions que je propose d’explorer ici.

Cet article s’adresse à tout le monde. Autant aux amateurs de dessins animés qui partagent mes questionnements qu’aux gens encore réfractaires aux merveilles qu’ils nous proposent.

Nous pouvons tout d’abord nous demander en quoi l’animation est un médium intéressant. Quand j’étais plus jeune, je refusais même de regarder des films en live action parce que je trouvais ça moins intéressant visuellement. Si je peux nuancer cet avis aujourd’hui j’aimerais rester sur ma première intuition d’enfant qui me semble encore très logique aujourd’hui.

L’animation permet de s’affranchir des contraintes physiques de la réalité et permet d’aborder des sujets de façon unique. Elle offre une liberté de créative inégalée et permet de donner vie à des concepts abstraits. Et puis il en existe tellement de formes différentes ! Animation 2D animation 3D, les deux à la fois, du stop motion, de la rotoscopie et j’en passe. Tout est à créer. Je ne cherche pas à diminuer les efforts créatifs qui sont mis en œuvre pour réaliser des films en live action. Cependant force est de constater que l’animation nécessite souvent la l’élaboration non seulement de personnages attrayants et originaux, mais aussi d’environnements et d’objets. Il y a un effort de réinterprétation totale du monde, la création de A à Z d’un nouvel univers dans la plupart des cas. C’est admirable. Alors pourquoi ? Pourquoi ai-je l’impression que certaines œuvres que je trouve géniales ne sont pas reconnues à leur juste valeur parce qu’elles ne rentrent pas dans le carcan habituel ? Que ce soit parce qu’elles sont jugées trop enfantines, trop étranges ou trop “moches”, ça m’interroge et ça m’indigne. Qu’est ce qui fait qu’on se détourne des visuels intéressants et uniques offerts par l’animation en grandissant ?

On pourrait imputer la réticence de certaines personnes face aux dessins animés à leur historique en occident. Il est vrai qu’ils ont d’abord été destinés à un public enfant. Mais pour moi ça ne suffit pas. Face aux preuves que l’animation constitue un médium unique en son genre, je pense qu’il serait trop facile de blâmer l’histoire. Tout d’abord, ne sommes-nous pas capables de nous détacher du passé ? Il y a bientôt cent ans que Disney a sorti son premier long métrage et depuis, nombre de productions pour adultes ont été réalisées. Ensuite, qu’est-ce qu’un dessin animé pour enfant ? Il semblerait que pour certains il soit inconcevable qu’une œuvre accessible aux enfants soit appréciable pour les adultes. Si on peut s’accorder sur le fait que certains thèmes ne sont pas adaptés à un public jeune, l’inverse n’est pas vrai. Je trouve ça terriblement réducteur de penser que certains dessins animés appréciés par les plus jeunes ne pourraient pas être subtils, profonds et aborder des sujets sensibles de manière intéressante. Prendrions-nous les enfants pour des imbéciles ?

S’il existe une certaine reconnaissance, je pense qu’elle reste partielle. Même parmi les partisans de l’animation, on remarque un désir de se distinguer de productions jugées plus enfantines, moins ambitieuses. Certains réalisateurs japonais par exemple, sont reconnus comme producteurs d’œuvres jugées digne de respect et d’intérêt par la plupart des occidentaux. Je ne suis pas ici pour rabaisser les œuvres de ces réalisateurs que j’admire énormément. Simplement, même au sein des dessins animés nous pouvons remarquer une certaine sélection. Qu’on pourrait d’ailleurs transposer à tous types d’expression. Un tri, souvent arbitraire, est effectué, peu importe l’art concerné.

Desktop View

Par exemple, si on fait le parallèle avec la bande dessinée. Elle commence enfin a être reconnue comme un art à part entière, mais au bout de combien de batailles ? De combien de concessions et de subterfuges ? Faut-il faire preuve d’inventivité pour s’attirer la faveur de ses tyrans ? Est ce que le terme “film d’animation” est devenu le nouveau “roman graphique”, terme souvent décrié à cause de son détournement à des fins de marketing pour distinguer certaines œuvres plus ambitieuses, plus matures et plus sérieuses de la masse de bandes dessinées encore jugées trop enfantines par le grand public ? Certains vous expliqueront qu’il existe des distinctions entre roman graphique et bd ainsi qu’entre dessin animé et film d’animation. Certainement, mais je pense surtout que c’est de la poudre aux yeux. Comment ignorer quand on les emploie l’écart de considération entre ces termes ? Nous en sommes tous victime. Peu importe si ces distinctions sont justifiées, il y a une tout de même une différence de traitement.

Je me demande donc si c’est un hasard si pour s’affirmer auprès du public et gagner en légitimité, les bandes dessinées et les dessins animés ont tous les deux dû emprunter à des formes de création déjà reconnues et installées. En essayant de faire reconnaître ces média que nous aimons tant, nous jouons le jeu de ses détracteurs. C’est scandaleux. Beaucoup de dessins animés sont pour moi une autre victime malheureuse du joug que les défenseurs de la “culture légitime” exercent sur notre perception de l’art. Certaines choses valent la peine d’être regardées, d’autre non, et c’est comme ça. Ce petit plaidoyer s’inscrit donc en vérité dans un combat bien plus large.

J’affirme par conséquent que ce qui freine en partie les gens c’est la perception qu’ils ont d’eux même et l’effet que pourrait provoquer la consommation de certaines œuvres sur cette image. Être fan de Miyazaki, c’est sensible et poétique ; être fan de Satoshi Kon, c’est original et la preuve d’un certain esprit de subversion. Mais si on se met à regarder des animés ? La peur d’être perçu comme un weeb ringard nous enserre ! Un dessin animé coloré avec une licorne qui parle coréen ? Quel manque de maturité !

Je pense que la limitation de son monde intérieur afin de préserver son image finit par rendre hermétique à la nouveauté. Est ce qu’on ne peut communiquer avec les gens que par un langage visuel qu’ils trouvent intelligible de sorte que toutes les productions mainstream finissent inévitablement par se ressembler ? Nous sommes finalement bien peu libres d’explorer comme il nous plaît.

Quelle arme face à cette situation ? Selon moi il n’y en a qu’une : la curiosité. Je pense que c’est une habitude relativement facile à construire. Car il y a quelque chose d’exaltant dans cette quête perpétuelle de sensations nouvelles. Je prierai donc mon lecteur de tenter, autant qu’il le peut, de s’affranchir de ses a priori. Et d’oser, quand il se retrouve face à une chose inconnue et inhabituelle, de lui laisser sa chance et de se demander si les raisons de se détourner de certaines œuvres sont bien justifiées ou s’il s’agit simplement d’un réflexe.

De l’émerveillement. C’est ce que certaines œuvres font naître en moi. On peut certes le trouver autre part. Mais je pense que la versatilité et l’infini des possibilités ouvertes par les dessins animés le rend particulièrement accessible. Ne pas comprendre ce qu’on voit, se laisser surprendre, ça n’est pas possible quand tout est connu et prévisible. Si on se contente de consommer des œuvres qui suivent le même patron de construction et les mêmes codes visuels, quelle place ça laisse au “waw” ? C’est rassurant, connu, réconfortant. Mais est-ce excitant ? Comment ne pas parler de la capacité de certaines séries ou films à provoquer avec une apparente facilité un véritable “trip mental” ? A chaque découverte j’ai une impression d’expansion des recoins de mon esprit. Et je pense de tout mon cœur qu’il est essentiel de cultiver cet état d’esprit et de toujours partir en quête du choc cérébral.

Bref, regardez des dessins animés.

Cet article est sous licence CC BY 4.0 par l'auteur.