I - La communication
Le problème de la communication
Comment puis-je me faire comprendre de mes semblables ? Comment transmettre un message, des informations, un avertissement ? La nature au cours de l’évolution à trouvé des manières particulièrement diverses pour pallier cette communication intra-espèce; fût-ce par l’utilisation de molécules odorantes comme les phéromones, de signaux chimiques chez certains invertébrés, d’indices visuels : abeilles, primates, des vibrations chez les arachnides ou encore les sons chez la plupart des vertébrés.
Le langage, que l’Homme a adopté, est un procédé efficace pour transmettre des informations complexes, il s’agit cependant d’une communication basse fidélité, je m’explique : la plupart des mots sont très généraux, peu précis et cela leur confère leur praticité. Des mots tel que “arbre”, “chat”, sont relativement flous et permettent d’être rapidement compris, pour avoir une précision accrue, on ajoutera des mots, eux aussi de basse qualité : “de grands arbres sombres”, “le chat de mon voisin”; c’est par la combinaison de mots imprécis que l’on peut ébaucher une idée spécifique de manière simple (possession, forme, nombre) ou des concepts.
Ce flou, cette diversité langagière qui est une des forces de cette communication fait aussi sa faiblesse, car tout cet arsenal de vocabulaire alambiqué s’inscrit dans une époque, un contexte. C’est ici que le bât blesse, commencer de s’exprimer c’est naviguer au milieu de dangereux écueils. En effet, le langage est miné. Que de débats avortés ou pis, commencés par des soucis de sémantique? Le langage est intrinsèquement biaisé, limité et ne peut que diviser, il est toujours connoté et d’autant plus quand des efforts sont fait pour éviter qu’il ne le soit…
En tant que personnes dont les pensées et les réflexions sont basées sur le langage, comment la compréhension de nous même et de notre environnement pourrait échapper à ce biais ? C’est en utilisant notre outil le plus précieux que l’on se rend compte que son manche est vermoulu, rongé à la base. Comment connaître, apprendre, comprendre, savoir, si toute chose est tissée du même fil fragile. Comment démêler le vrai du faux ? Nos sens si fins, chaque expérience si unique, comment espérer un jour les retranscrire ? les partager ?
Kafka, écrivait dans ses lettres à Milena :
“je cherche toujours à communiquer quelque chose d’incommunicable, à expliquer quelque chose d’inexplicable, à dire quelque chose de ce que j’ai dans la moelle des os et qui ne saurait être vécu que par elle. ce n’est peut-être rien d’autre au fond que cette fameuse peur dont je parle si souvent, mais étendue à tout : peur du plus grand comme du plus petit ; peur convulsive de dire un seul mot. peut-être pourtant, à vrai dire, cette peur n’est-elle pas uniquement peur, mais aussi désir passionné de quelque chose de plus grand de tout ce qui la provoque. […] trop peu de vérité de ma part, voilà ma faute ; toujours trop peur de vérité, toujours un tissu de mensonges, de mensonges causés par la crainte, crainte de moi et crainte des hommes! […] mentir est effrayant, il n’est pas pire tourment de l’esprit. c’est pourquoi, je t’en prie, permets-moi de me taire.”
Fort heureusement le langage est rarement seul, nous avons trouvé de nombreuses parades pour transmettre nos émotions et nos pensées quand le langage ne suffit plus. En face à face, le débit de parole, l’accentuation, le ton permettent de combler ces lacunes langagières. Le langage corporel, les divers gestes et expressions faciales sont également de puissants outils, ils sont plus anciens que le langage et sont si ancrés en nous que nous pouvons reconnaître de nombreuses émotions, réactions et intentions simplement en observant quelqu’un avec qui nous partageons une culture commune.
L’utilisation également de connaissances réciproques lors de l’usage de références, d’analogies de comparaisons, permettent au langage de plus amples précisions. C’est grâce à la somme de tous ces outils que le langage est si performant, si efficace. Mais on remarquera que même avec ce lourd attirail, il arrive souvent que des malentendus naissent, que cela soit le résultat de restrictions dans notre choix d’outils ( appels téléphoniques, SMS, lettres) ou pour d’autres raisons ( contexte, différence de culture.).
La communication d’idées et de concepts restera toujours sujette à une perte de précision, car aucun moyen de communication n’est parfait.
l’Art comme création absurde de communication
Quand le langage ne suffit plus, il reste cependant une des forces que l’humanité conserve encore jalousement, qui sépare peut-être l’Homme de la bête, transcende les cultures, les âges. Interrogez vous. Qu’est ce qui vous vient à l’esprit quand vous pensez à l’Art ? Lequel vous vient en premier ? Quel artiste ? Quelle œuvre ?
L’art comme sum des spectres des émotions humaines, comme toile interconnectée d’inspirants et d’inspirés, de maîtres et d’élèves, une succession de genres d’outils, de média, modelés par leur époque, son passé et sculptant celles à venir. Autant de poètes, écrivains, musiciens, peintres, chanteurs, tout leur labeur nous revient.
L’art comme catharsis, apparaît nécessaire à l’homme à travers les siècles, il est entrelacé à notre humanité.
Cher lecteur, cette esquisse d’article, en vérité n’est qu’une exhortation à la création. A la transmission d’un message qui vous dépasse. A créer, peu importe quoi, à réclamer l’humanité qui vous revient de droit. “Créer plus, consommer moins” : ce credo résonne à notre ère plus que jamais, alors que tout vous est accessible, tout reste à prendre.
En vous asseyant quelque part, devant un support vierge quel qu’il soit, à ressentir ce que l’homme depuis son origine sent : le poids écrasant qui mène votre plume, votre pinceau, votre instrument à laisser sa marque. Créer pour créer, par amour de la création, créer malgré la médiocrité, écrire le plus beau des poèmes et le jeter; utilisez la création comme remède à l’inhumanité froide du siècle, la création comme révolte face à l’absurde, la création comme antinomie de la consommation, comme la fin de la passivité.
Créer. N’importe quoi, mais créer.
